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lundi.dev du lundi 6 avril 2026

Sacrés décalages !

Je suis parti à Vancouver la semaine dernière, le temps d’une conférence dédiée à la communauté des bidouilleurs et créateurs autour de Bluesky (l’ATmosphereConf). À cette occasion, j’ai été témoin de nombreux décalages : certains dont j’étais conscient, d’autres que j’ai découverts à cette occasion.

Le plus évident et celui que j’ai ressenti au plus profond de moi était évidemment le décalage horaire : l’UTC-7, comparé à l’UTC+1 (puis UTC+2 dès le dimanche de mon séjour, passage à l’heure d’été en Europe oblige), ça ne rigole pas. Je me suis pris un énorme jet-lag : l’impression d’être assommé de l’intérieur par une sensation assez soudaine qu’il est 2 heures du matin, alors qu’il n’est que la fin d’après-midi ; une fatigue assez irrésistible, sans doute accentuée par la capacité de la Ritaline à réguler mon sommeil (ce qui m’a changé la vie, en bien !).

Moins évident, bien qu’on est censés en être conscients, est le décalage avec mes amis parisiens avec qui j’échangeais par Discord ou sur les réseaux sociaux : l’impression d’être toujours en décalage, jamais là au bon moment. Si je savourais évidemment cette pause forcée du quotidien médiatique, il faut avouer qu’il est d’autant plus facile de se déconnecter de ce qui se passe quand le cœur de l’actu se déroule pendant votre sommeil ou les premières heures de la journée.

Autre décalage, plus heureux celui-ci, les opinions de la plupart des acteurs de la tech que j’ai pu y rencontrer : jamais je n’ai autant entendu parler d’enjeux sociologiques et d’envies d’ouverture lors d’une conférence. Bien que sponsorisée par deux acteurs clés du secteur (Bluesky donc et Streamplace, une tentative de concurrencer Twitch), l’ATmosphereConf reste une conférence portée et organisée par une communauté autonome, où l’équipe de Bluesky n’était qu’invitée à faire un « État de l’ATmosphère » (en demi-teinte, de leur propre fait — la réception dans la salle était… tiède, on va dire).

Et ce décalage vers la gauche est visible : nombreux étaient les projets très axés sur une réelle ouverture et une reprise en main des outils de production ; le slogan de la conférence lui-même, « We can just do things » (on peut juste faire des trucs), donnait le ton. Cette autorisation implicite de se bouger, de ne pas attendre le blanc-seing des géants du numérique, était très… anarchiste, tant dans son approche que dans ses conséquences : encourager la coopération et la réalisation de petits projets qui font les grands ruisseaux tout en laissant à chacune et chacun un maximum d’autonomie.

Voilà de sacrés décalages très rafraîchissants, comme l’air de l’Ouest canadien, sur un paysage numérique qui avait plutôt tendance, ces derniers temps, à m’empêcher de respirer.


Les 5 tabs

Aujourd’hui, on se pose les bonnes questions, on comprends les bonnes techno, on constate des nuances et on écoute de la bonne musique.

  • Does that use a lot of energy?
    Qu’est-ce qui consomme vraiment de l’énergie ? Je ne supporte plus les appels à supprimer les e-mails de nos boîtes de réception sous prétexte que ça sauve la planète (ça disqualifie un interlocuteur immédiatement à mes yeux), et j’aime reprendre l’exemple de l’appareil à raclette qui consomme en une heure de délice fromager l’équivalent de la consommation d’une box internet pour une année entière. Hannah Ritchie, chercheuse et spécialiste dans la présentation des données, directrice de recherche derrière l’incroyable site Our World in Data, a réalisé un petit comparateur des usages en énergie. Certes, cela ne recouvre pas forcément tous les effets négatifs de chacun des exemples, mais c’est assez utile pour remettre l’œuf en chocolat au milieu du panier.

  • Signals, the push-pull based algorithm
    Si vous développez de près ou de loin pour le web, vous devez lire cet incroyable billet explicatif et interactif de Willy Bruner pour comprendre comment fonctionne ce qui fait tourner Vue, Svelte, Preact, Angular, etc. (mais, et c’est bien un problème, pas React !) Le paradigme des signaux est une mécanique extrêmement simple qui résout une quantité incroyable de problèmes, avec un nombre ridiculement faible de contre-parties négatives… le genre « d’innovation » (trouvée en réalité y’a des dizaines d’années maintenant) qui bouleverse un écosystème. Je peste tous les jours que l’équipe derrière React s’entête à ne pas s’inspirer de ce qui devrait, si tout va bien, même intégrer le langage tant il est utile !

  • I used AI. It worked. I hated it.
    Dans la pure tradition des titres de posts qui ne rendent pas hommage à la qualité de leur contenu, ce témoignage de Michael Taggart, spécialiste en cybersécurité dans le monde de la santé, est à la fois plus virulent et plus nuancé qu’il n’y paraît. En expliquant à quel point même lorsque les LLMs et leurs harnais « agentiques » arrivent à soulever des montagnes petites collines, elles restent extrêmement désagréables à l’usage pour toute une population (dont je fais partie) et donnent vraiment une impression d’aliénation qui fait penser à celles et ceux qui se sont fait déposséder de leurs outils et de leurs savoir-faire par l’informatique y’a tant d’années… l’ironie de la vie est parfois bien ironique, hein.

  • Significant raise of reports
    Cet autre témoignage, mis à côté de celui de Daniel Stenberg mainteneur de cURL, semble montrer un nouveau phénomène intéressant : après avoir souffert d’un flot de bouillie « IA » de fausses contributions en cybersécurité, les mainteneurs de certaines briques logicielles clés se surprennent à voir la qualité de ces rapports s’améliorer drastiquement. L’effet de mode et les systèmes de protection (humains, principalement) mis en place par ces projets semblent ainsi réussir à filtrer, ou à réduire en tout cas l’ivraie pour en garder le bon grain, et notamment un rythme plus soutenu que jamais de rapports de vulnérabilités. De manière anecdotique, un ami travaillant auprès d’un certain navigateur rusé me témoignait de la même chose : ça n’est pas que de la communication, les rapports de sécu fournis par Anthropic sont vraiment utilisables et révèlent de manière massive de très nombreuses failles de sécurité. La course contre la montre est réelle : ces LLMs pointus arrivent bien plus facilement à les détecter qu’à les exploiter, donc cette coopération donne une fenêtre de tir inespérée pour colmater le plus de failles possibles avant que la tendance ne s’inverse.

  • Lofi Girl : l’histoire qui n’a jamais été racontée
    Une fois n’est pas coutume mais lundi férié oblige, je partage une vidéo… celle du youtubeur SEB qui raconte, interview exclusive à la clé, les détails de l’épopée très pragmatique derrière la chaîne « Lofi Girl » (et ses fameux flux en continu « lofi hip hop radio beats to relax/study to »). J’y ai notamment appris que les musiques qui y sont diffusées, et depuis plusieurs années maintenant, font parties d’un label en bonne et due forme ; aussi, et ça m’a plutôt rassuré, qu’aucune musique diffusée, qu’aucun visuel et qu’aucune animation affichée dans leurs vidéos ne venaient d’une « intelligence artificielle » générative. Cool.


Le changelog

Malgré le temps assez court que j’ai pu consacrer à la veille récemment, j’ai quand même pu vous trouver quelques liens intéressants à picorer en ce jour férié en France.

  • The Anatomy of a 500ns Parser: Porting libphonenumber to Rust
    Reconnaître les différentes parties d’un numéro de téléphone (et vérifier qu’il a la « bonne gueule »), c’est une opération qui devrait prendre peu de temps à nos systèmes modernes. Encore faut-il optimiser nos programmes pour ça, et c’est un bon parcours que nous propose Vladislav Kashin dans sa quête des quelques centaines de nanosecondes nécessaires pour offrir un beau x4 en performances.

  • Permissioned Data Diary 4: The Big Picture
    Si vous vous intéressez un tant soit peu à la technologie derrière Bluesky (l’AT Protocol), vous savez qu’une de ses caractéristiques est que toutes les données sur le protocole sont publiques. Les rares éléments privés sont en fait « hors protocole », comprendre, des points ad-hoc permettant principalement de sauvegarder des configurations assez primitives ; les messages privés, eux, ont carrément été ajoutés en dehors de tout système décentralisé, pour permettre d'aller plus vite (et d’éviter de faire n’importe quoi). Ce statu quo de « toute donnée est publique », bien qu’il soit séduisant pour s’assurer que Bluesky ne devienne jamais la poubelle en feu qu’est Twitter aujourd’hui, reste non satisfaisant : il y a de vrais besoins pour des partages privés sur le réseau (les comptes privés, par exemple). Daniel Holmgren est l’un des principaux ingénieurs spécialisés dans l’AT Protocol chez Bluesky, et il a pris le temps d’expliquer comment il compte faire pour proposer une évolution dans ce sens. C’est très convaincant, et c’était, disons-le, le sujet qui excitait tout le monde dans les couloirs de l’ATmosphereConf le week-end dernier à Vancouver !

  • pgdog, pgbouncer but in Rust
    Il est parfois nécessaire de mettre une brique logicielle devant le super moteur de base de données Postgres. Le plus populaire historiquement est pgbouncer, mais la relève est là, et ça me fait plaisir de voir que la communauté ne reste pas sur ses lauriers pour améliorer le quotidien de tout l’écosystème en résolvant pas mal de problèmes que posait leur ancêtre (notamment en gérant mieux la persistance des sessions, qui était un gros point noir de pgbouncer si ma mémoire est bonne).

  • drawvg filter for FFmpeg
    Saviez-vous que FFmpeg avait désormais un petit moteur permettant de faire du dessin vectoriel directement sur les frames des vidéos qu’il manipule ? J’ai plein, PLEIN d’idées de choses que j’aurais envie de faire avec ça, et je me suis dit que ça pourrait en intéresser plusieurs d’entre vous.

  • Blocking the Internet Archive Won’t Stop AI, But It Will Erase the Web’s Historical Record
    Un rappel salutaire de la part de l’Electronic Frontier Foundation : ça serait dommage de jeter le bébé avec l’eau du bain en empêchant l’Internet Archive, et son incroyable Wayback Machine, d’accéder à vos sites car vous êtes un peu trop restrictifs dans votre lutte anti-robot IA, aussi légitime soit-elle.

  • Windows Native App Development Is a Mess
    Encore un témoignage poignant de développeurs qui ne savent plus sur quel pied danser avec les injonctions contradictoires (et les réalités bien moins glorieuses que le marketing laisse entendre) concernant les APIs Windows pour faire des applications. À mettre en relation avec mon précédent édito : vu l’état de ce paysage, pas étonnant que les développeuses et développeurs se tournent vers Electron…

  • Gemma 4: Byte for byte, the most capable open models
    Une fois n’est pas coutume, je termine avec l’annonce d’un LLM. J’aime me répéter que si toute la bulle explose et que les mastodontes de l’IA comme OpenAI et Anthropic disparaissent, et même si Microsoft et Google s’en retrouveraient très affaiblis, il nous restera toujours ces modèles « open weight », ces gros ensembles de maths épicées que l’on pourra faire tourner sur nos machines, ou des serveurs que l’on pourra louer en toute autonomie. Gemini 4 est aussi puissant que la plupart des modèles propriétaires « phares » du printemps dernier, et je peux tous les faire tourner sur mon Mac Studio (en étant patient, certes, pour le plus gros d’entre eux). Je vois ces publications de modèles « libres » (les guillemets ne sont pas assez gros) comme des sortes de checkpoints, des sortes d’attaches pour nos mousquetons numériques, une manière de cranter : quelle que soit la chute du secteur, ces modèles-là, on ne pourra pas nous les enlever.


Quoi de neuf chez Stan ?

Je vous l’ai assez rabâché récemment : mon passage à Vancouver est le point central de ces deux dernières semaines, et j’ai hâte de pouvoir vous partager la vidéo de ma présentation sur place, qui selon les dires du public croisé plus tard dans le couloir, était très chouette. J’ai pris le temps d’en faire des sous-titres en anglais pour compenser mon horrible accent franglais, il ne me reste plus qu’à héberger ça quelque part, et vous pourrez en profiter si vous êtes curieux des défis que j’ai rencontrés en traduisant l’interface de Bluesky en français.

Sinon, à la veille de mon départ au Canada, durant ma pause déjeuner, j’ai passé une tête chez Patrick Béja au sein de son Rendez-vous Tech aux côtés de son acolyte Guillaume Vendé que j’ai pu rencontrer au sein du studio virtuel que tient Patrick depuis littéralement 20 ans. Une expérience très sympathique, que je me vois bien renouveler s’il décide que je n’ai pas dit trop de bêtises… à vous de vous faire une opinion !


Vous l’avez peut-être remarqué : cette newsletter est arrivée en plein après-midi. Un pur effet de style par rapport au sujet de son édito, m’enfin, qu’allez-vous penser… bon, certes, aidé par une petite fatigue traînée depuis ces 15 jours un peu trop rocambolesques.

Il va falloir que je m’attèle à ralentir un peu la cadence histoire de garder un peu d’oxygène… la prochaine fois que vous lirez ces lignes, j’en aurai eu besoin pour souffler une nouvelle bougie.

À très vite,

— Stan (@signez.fr)

C’était la version web de la newsletter de lundi.dev du lundi 6 avril 2026.

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